Voici le récit authentique et complet de la magnifique victoire que les armées françaises et anglaises ont remportée sur la Marne du 6 au 13 septembre 1914.

A la date du 5 septembre, les armées allemandes occupaient les positions suivantes :

  • Celle du kronprinz s'avançait à travers l'Argonne;
  • Celle du prince de Wurtemberg entre la vallée de l'Aisne et Châlons;
  • L'armée saxonne entre l'armée du prince de Wurtemberg et Reims;
  • L'armée du général von Bulot, très largement articulée, à l'ouest de Reims, avec ses têtes vers Esternay.
  • Enfin, la première armée allemande, celle qui, initialement, avait paru marcher sur Paris, au nord de l'Oise et par Compiègne, s'était infléchie dans la direction de Meaux et de Coulommiers, toujours dans le même dessein enveloppant, s'efforçant de nous déborder par notre gauche, se réservant peut-être aussi d'investir Paris par l'est.

Contre cette manoeuvre allemande, la reconstitution de notre gauche et le repliement de notre front, d'abord sur la Marne, ensuite sur l'Aube, éventuellement sur la Seine, nous offrait une ressource précieuse. La disposition générale de nos armées, le 5 septembre, se résumait en effet comme il suit sur le théâtre de la Marne.

A notre droite, le général Sarrail, appuyé sur Verdun et les Hauts de Meuse, était prêt à faire face à l'ouest. Le général de Langue était face au nord, au sud de Vitry-le-François. Le général Foch occupait la ligne de Sézanne au camp de Mailly. Le général d'Esperey tenait un front allant de Sézanne aux plateaux au nord de Provins. L'armée anglaise occupait la région de Crécy-en-Brie, au sud du Grand-Morin. Enfin, à notre extrême gauche, le général Maunoury couvrait le camp retranché de Paris et se tenait prêt à agir ultérieurement.

Traduisons sur la carte la situation respective des forces allemandes et françaises : qu'en ressort-il ? Que par suite de l'inflexion vers Meaux et Coulommiers de l'armée allemande du général von Kluck, notre gauche prenait de flanc la droite allemande. Voilà, pour nous, la possibilité de manoeuvre, en vue de laquelle, le 6 septembre, le général Joffre ordonne l'offensive générale.

Les armées Sarrail, de Langue, Foch d'Esperey attaqueront sur tout le front. L'armée a     égalisé, au sud de la Marne, se portera sur la droite du général von Kluck. L'armée Maunoury, en se portant sur l'Ourcq, menacera les derrières de cette armée et ses communications.

Dès le premier jour, 6 septembre, l'efficacité de cette manoeuvre se révèle. Les têtes de colonne de lamée von Kluck vers Coulommiers et Provins font demi-tour, et, par une conversion immédiate, le gros de cette armée fait face au général Maunoury. De même, les forces allemandes qui sont devant l'armée d'Esperey se replient sur le Grand-Morin.

Mais ce recul et cette conversion des armées allemandes rendent possible pour nous une seconde manoeuvre qui s'engage aussitôt. Par suite du mouvement allemand, l'armée anglaise a toute liberté de se redresser vers le nord dans la direction de l'Ourcq et là, d'attaquer la gauche de l'armée allemande qui désormais fait face à l'armée Maunoury. L'armée d'Esperey, à la droite de l'armée anglaise, appuie son effort et, dans une offensive vigoureuse, rejette sur la Marne la gauche de l'armée von Kluck et la droite de l'armée von Bulow. 

C'est alors, vers le 8 septembre, que l'armée du général Foch , jusque là chargée de tenir le front qu'elle occupe, prononce son offensive. Tandis que sa droite contient la garde et trois corps allemands à l'est de Aère-Champenoise, sa gauche, tombant sur le flanc de l'ennemi, l'oblige à opérer une retraite précipitée, à repasser la Marne, et à se replier jusqu'à la hauteur de Reims.

Simultanément, le général de Langue se porte en avant, occupe Vitry-le-François, et atteint le même front que le général Foch, le mouvement en avant de l'armée Foch dégageant l'armée de L'angle, comme le mouvement en avant de l'armée d'Esperey avait dégagé l'armée Foch.

Quant à l'armée Sarrail, menacée dans la région de Sévigny, d'être rejetée sur Verdun, attaquée à sa droite du côté de Clermont en Argonne, sur ses derrières par les Hauts de Meuse, elle réussit à maintenir partout ses positions et même à déterminer - le 15 septembre- la retraite vers le nord des corps allemands qui lui font face.

Il est superflu d'ajouter que nos armées de Lorraine, sous la direction du général de Castelnau, en maintenant leurs positions et même en gagnâtes du terrain, ont pris une large part à ce résultat qu'aurait rendu impossible toute défaillance de leur part.

Source : Bulletin des Armées de la République, 3 octobre 1914.