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A Strasbourg

Ce soir-là, au lieu de la musique militaire, c'était une musique municipale qui donnait un concert. Elle avait joué au milieu d'une inattention générale l'ouverture de "Domino noir", une ouverture de Daniel François Esprit Auber, une fantaisie sur "Aida", lorsqu'elle entama un pas redoublé.

Dès les premières notes, je fus surpris de reconnaître "Mes adieux au 63ème", ce défilé que j'ai entendu vingt fois dans les revues et les marches. (Le programme portait simplement : Musik zum marchiren). A cette furieuse claironnée, ile y eut un sursaut parmi les mille ou quinze cents auditeurs. On s'arrêta subitement de causer, de boire, de tourner dans les allées. Les sonorités vibrantes des clairons, peu usitées dans les musiques militaires allemandes, aussi bruyantes mais moins éclatantes, moins entraînantes que les nôtres, frappaient les oreilles et aussi les esprits. On fut d'abord comme dépaysé. Puis je vis des yeux briller, des visages s'éclairer. Non loin de moi, une jeune femme "une Française du Rhin", avait pris dans sa main la petite main de son fils, qui pouvait avoir quatre ou cinq ans, et, toute frémissante, elle lui faisait battre fébrilement la mesure. 

Quand le morceau fut achevé, la moitié des auditeurs applaudirent ardemment, et ces applaudissements, mêlés à des bis très nourris, se renouvelèrent trois fois au nez et à la barbe des immigrés, des ralliés et des officiers en uniforme.

Et je pensais que si un jour -un jour que je n'espère plus voir - on entendait dans Strasbourg délivré les clairons français sonner "La casquette du père Bugeaud", l'émotion et la joie seraient si grandes qu'elles gagneraient les choses elles-mêmes. Les vielles maisons du Broglie oscilleraient sur leurs fondations et, sur son haut piédestal, s'animerait la statue de Kléber.

Henri Houssaye, Bulletin des Armées de la République, septembre 1914.

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