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Conseils d'un annexé, par M. Paul-Albert Helmer.

Pour nos troupe en Alsace.

Lorsque au mois d'août dernier (1914), je retournai dans l'Alsace occupée par les troupes françaises, je recueillis l'indice de quelques malentendus qui seraient faciles à éviter.

Des gens du pays me dirent, de différents côtés, que les Français ne paraissaient pas suffisamment se méfier de la présence de fonctionnaires allemands mêlés à la population. On me nomma certains de ces Boches qui faisaient tous les jours le trajet entre les troupes françaises et le quartier général allemand. D'autres notaient les Alsaciens qui avaient trop bien accueilli les Français et ils les menaçaient de mesures sévères pour le retour des Allemands.

Mes amis se plaignaient de la réserve que cet état de choses leur imposait. Ce n'est qu'après l'arrestation des otages allemands et dans les contrées définitivement occupées par les Français que les Alsaciens se sentirent enfin libres r'exprimer leurs sentiments. D'autre part, j'ai entendu de nos soldats, voire des officiers, prétendre que des "Alsaciens" dans les villages, avaient tiré sur les troupes françaises !

Personne n'en croira rien parmi ceux qui connaissent tant soit peu la situation. Ces militaires ne distinguaient pas entre la population alsacienne et les immigrés allemands.

Je reconnais qu'il est souvent très difficile pour quelqu'un qui ignore le dialecte alsacien et la vie alsacienne de distinguer l'Alsacien de l'immigré. Et pourtant la différence est telle que les personnes renseignées ne s'y trompent pas. C'est donc auprès d'elles qu'il faut chercher les indications nécessaires. 

Quelques erreurs particulièrement fréquentes méritent d'être signalées pour éviter le retour de faits regrettables :

- Les Alsaciens qui ne comprennent pas le français ou qui ne le parlent pas couramment, sont aussi anti-allemands que les autres. La langue ne permet pas de juger des sentiments : les électeurs des grands protestataires, de Winterer, de Preiss, de Wetterle, etc, sont de langue allemande;

- Les Alsaciens, dans leur résistance de près d'un demi-siècle, ont exigé comme leur droit qu'on leur fasse une place dans l'administration du pays. Ils se sont imposés aux Allemands. Il y a donc parmi les fonctionnaires alsaciens des hommes qui ont des sentiments très français. Il y en a surtout parmi les maires et les conseillers municipaux.

Beaucoup d'Alsaciens se sont engagés dans l'armée française. Leur nombre n'a jamais été publié pour des raisons qu'on comprendra. S'il y en a eu d'autres qui ne se sont pas engagés, il faut tenir compte du fait qu'ils s'exposent à être fusillés s'ils sont faits prisonniers par l'ennemi  et qu'ils courent un risque particulièrement grave. 

Le service militaire obligatoire a été introduit en Alsace-Lorraine dès le lendemain de l'annexion. Tous les hommes valides ont donc passé par l'armée allemande. Cela ne signifie pas non plus qu'ils aient des sentiments allemands !

On voit combien il est difficile de trouver un indice général pour distinguer le bon et le mauvais Alsacien. Qu'on prenne pour principe de se garder de tout Allemand immigré en Alsace-Lorraine; mais sauf des cas tout à fait exceptionnels, l'Alsacien doit être traité en compatriote et en ami. On compterait sur les dix doigts ceux qui entreprendraient quelque chose contre les troupes françaises ! 

L'accueil que feront les Alsaciens aux troupes françaises sera partout cordial, mais discret. Leur réserve est justifiée : ils craignent pour eux-mêmes et pour nous, les actes d'espionnage et d'hostilité des Allemands qui se trouvent partout dans le pays.

Paul-Albert HELMER, Avocat à Colmar.

Source : Bulletin des Armées de la République, Décembre 1914.



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