La Vie Au Camp Allemand En 1915 (2)

Monsieur Joffre enfourche une fois de plus le fier cheval de bataille de son offensive. Certes, cette fois-ci, on n'avait pas entendu ses hennissements fanfarons sur les boulevards de Paris jusque dans les coins reculés des pays alliés et des pays dits neutres. On lui avait soigneusement fermé les narines. Dans le plus grand secret et le plus grand silence, il avait été bridé et équipé de toutes les armes qui conviennent à un bon cheval de combat. Rien n'avait été oublié, pas même la dose d'alcool que l'on a l'habitude d'administrer à un cheval de course avant l'heure décisive de la compétition sur le gazon vert.Et la force rassemblée de ce cheval favori de Joffre était devenue si indomptable et si impétueuse qu'il n'était plus possible de le retenir, et qu'il avait brûlée trop tôt. C'est du moins ce que peut dire après coup son propriétaire indestructible, jamais à court d'excuses, qu'il annonça à l'intérieur et à l'extérieur du pays, à ceux, déçus, qui avaient misé cette fois sur une victoire à coup sûr. On l'avait imaginée si facile que l'on avait cru pouvoir traverser les positions allemandes inertes et détruites pour une large chevauchée victorieuse en terrain découvert. Et pourtant, cette fois encore, la déception fut doublement amère ! Ce ne serait pas rendre justice à l'ennemi que de qualifier le cheval de bataille de Joffre de cheval boiteux. Non, l'élan français, qui n'est pas encore brisé, voudra tirer le maximum de lui, et il se peut donc qu'il s'effondre soudainement, comme un bon pur-sang, dans un gaspillage de force excessif. Pour l'instant en tout cas, dompté par la force allemande, il se dresse avec rage devant nos positions inébranlables, qu'il ne parvient pas à franchir, et se mord les veines.Son cri de guerre clair, qui devrait annoncer l'heure du destin allemand, ne nous ébranle pas.


Une telle introduction est-elle liée à la vie de camp des soldats allemands ? Il est vrai que ces camps et leurs occupants ont joué un rôle considérable dans le déroulement infructueux de la tentative de percée française. Ils sont plus que le simple foyer de la troupe combattante, ils font partie intégrante de notre position de front, même s'ils se trouvent à plusieurs kilomètres derrière celle-ci. Ces positions de calme sont en effet des sources de repos et de force pour les équipes et les officiers. Leur influence salutaire sur le bien-être physique et l'état d'esprit de nos soldats leur a sans doute conféré une partie de cette fraîcheur inflexible, de cette résistance et de ces nerfs solides, de cette furor teutonieus qui, contre toute attente, a permis à l'ennemi de déjouer son attaque. On peut donc dire que les nombreuses installations des camps, conçues pour le bien-être de l'homme, ont porté leurs fruits sur les champs de bataille.De plus, les dépôts de munitions et de pionniers qui se trouvent dans ces positions de repos apportent déjà une contribution importante. Une partie des premières réserves de combat se trouvait comme d'habitude dans les camps au début de la bataille et pouvait à plusieurs reprises intervenir de manière décisive dans les combats en occupant les positions arrière.

Il était donc logique que la préparation de l'attaque française dirige la bouche de ses canons notamment vers les endroits où les camps allemands avaient été évacués. Mais nous pouvons lui affirmer que la ligne de mire n'était pas toujours la bonne. Bien sûr, avec l'énorme grêle de projectiles et la dispersion des pièces, certains obus devaient aussi trouver le chemin de l'un ou l'autre camp.


Le passage par l'un des plus grands camps nous prendra tout de même quelques heures si nous marchons avec attention. Et comme nous avons en plus une montée et une descente d'escaliers, nous avons le temps de nous reposer.


Si l'on peut se permettre de descendre les escaliers en passant par les pontes longi - des digues de fortune de la mémoire de Tazitus -, une bonne collation ne peut pas faire de mal. Celle-ci nous est offerte par la cuisine de campagne, et non pas par le goulaschkanone mobile, qui se trouve en réserve non loin des lignes de front.Nous entrons dans un bâtiment souvent situé à l'écart de l'entrée du camp, massif et d'une taille considérable, où chaque compagnie possède sa propre cuisinière et son fourneau intégrés. Les localités voisines détruites par les obus fournissent des matériaux de construction à volonté, on a également utilisé avec succès la craie broyée et mélangée pour construire des murs ignifuges de type rabitz. C'est ainsi que sont nées des cuisines spacieuses, répondant à toutes les exigences, qui n'ont rien à envier à celles des terrains d'entraînement militaire locaux. Leur véritable avantage réside dans la possibilité de changer de cuisine, en particulier pour la préparation de mets frits. Il n'est pas nécessaire de souligner une nouvelle fois que la nourriture de notre armée en campagne est vraiment bonne et s'adapte aux besoins et aux goûts des soldats. Tout ce qui est possible est utilisé pour ce ravitaillement. Là où le sol le permettait, on a par exemple mis en place de grandes plantations de légumes ou un élevage de porcs. Pour l'équipe se trouvant dans les tranchées, les repas sont préparés de manière à ce qu'ils soient servis chauds.


Les conteneurs faciles à transporter sont remplis et amenés à l'avant. Mais dans les combats actuels, où de violents tirs de barrage couvrent les liaisons avec l'arrière et où il est particulièrement urgent de ravitailler les troupes épuisées qui persistent pendant des jours sous le feu le plus intense, ce ravitaillement incombe à nouveau exclusivement aux fameux canons à goulasch. Là où c'est nécessaire, ils doivent aussi être capables de jouer les éclaireurs, par des chemins cachés, mais souvent aussi à découvert. Les soldats doivent se frayer un chemin aussi vite et aussi loin que possible vers la troupe qui les attend avec impatience, dans l'obscurité et sur des chemins défoncés. Leur tâche est donc souvent difficile et dangereuse.Devant la cuisine, devant laquelle, à l'heure du déjeuner, le long essaim des affamés attend dans un calme ordonné. Nous franchissons la porte d'entrée du camp proprement dit. Il se montre au goût de la troupe, avec sa structure en saillie et ses grilles en bois de bouleau, le matériau de base de tous les ornements de camp par la main experte qui ordonne, soigne et règne dans ces foyers vite sortis de terre. Et l'impression de leur effet bienfaisant en termes de propreté et de confort, mais aussi de décoration artistique avec des moyens modestes, nous accompagnera tout au long de la visite du camp. Comme nous l'avons déjà dit, toutes les professions artisanales sont représentées sur le terrain et peuvent y exercer une activité principale ou secondaire.

On y martèle et on y scie, on y pose des fenêtres (et non des carreaux !) et on y peint. De nouveaux plans de construction sont essayés, notamment pour améliorer constamment les locaux d'habitation de nos soldats, nulle part il n'y a d'arrêt ou d'inactivité. Un vrai camp n'est jamais terminé. Car la main vigilante du commandant de camp, qui ne peut pas tout entreprendre en même temps, laisse encore un vaste champ d'activité personnelle selon l'impulsion propre des équipes. Cela se manifeste non seulement dans la construction et l'aménagement des locaux d'hébergement, qui accueillent les militaires par groupes ou par sections, mais aussi dans le domaine des loisirs personnels.

Ainsi, il existe des camps dans lesquels de petits jardins zoologiques constituent une certaine curiosité. Leur faune est bien sûr étroitement limitée et ne fait pas l'objet d'un classement scientifique strict. Même les lapins doux comme de la soie, les chats perdus ou les ânes réquisitionnés peuvent être classés dans la rubrique "animaux sauvages". Les petits habitants de la forêt apprivoisés, comme les écureuils, les geais, les pies, mais aussi les corbeaux font partie du cheptel permanent des habitants du camp et sont choyés comme des camarades. Lors de la visite d'un major, j'ai vu devant sa cabane un corbeau apprivoisé qui semblait s'être attribué une sorte de fonction de gardien. En battant des ailes, il semblait vouloir m'empêcher d'entrer. "Oui, - a dit son drôle de propriétaire lorsque nous avons parlé de lui - mon Jacob est culturellement au-dessus de moi, il se baigne trois fois par jour" Cette habitude de vie d'un corbeau propre ne peut bien sûr pas être imitée par les équipes d'un camp.

Certes, on trouve en général une conduite d'eau techniquement exemplaire à travers tout le camp, alimentée par un réservoir situé au sommet de la montagne. Mais la pauvreté en eau de la Champagne impose une utilisation économe. L'eau doit être puisée dans de rares puits de plus de 40 mètres de profondeur, dont la réalisation est difficile.


L'eau, notamment la bonne eau potable, doit nous être distribuée la plupart du temps, à moins qu'il n'y ait par hasard des sources ouvertes appropriées dans les environs, comme par exemple la source Sela près de Manre. Même dans ce cas, les chariots à eau doivent encore apporter péniblement les réserves nécessaires à l'adduction, souvent jusqu'à la hauteur de la montagne, et il ne doit donc pas y avoir de gaspillage d'eau dans le camp. La propreté toujours très stricte des camps est d'autant plus surprenante. Cette exigence sanitaire est strictement respectée, à petite comme à grande échelle, et c'est grâce à cela, ainsi qu'à une surveillance constante et minutieuse du ravitaillement, qu'un excellent état sanitaire est assuré dans les camps.Lorsqu'il n'est pas possible de se baigner régulièrement à l'intérieur du camp, des bains en rivière ou des douches et baignades dans les environs offrent des possibilités de se rafraîchir. Le lourd travail de creusement rend en effet indispensable un nettoyage corporel approfondi et régulier. Le chapitre de la vermine, que nos soldats supportent avec leur propre humour, en fait également partie et est traité avec tous les moyens nécessaires. 


La baraque des "mille-pattes"comme celle représentée, la plupart du temps en plus grande et plus parfaite installation, sont indispensables. Ils constituent une station de quarantaine pour les équipes qui reviennent des tranchées en position de repos. - Les cas de maladie bénins sont traités dans les salles de quartier du camp ou dans les petites salles d'hôpital, tous les cas plus graves ou les blessures sont immédiatement renvoyés à l'hôpital de ville.  On ne peut pas quitter un camp sans avoir la certitude que rien ne sera négligé pour améliorer la santé et le niveau de vie des détenus.

La minutie allemande et l'organisation tant vantée sont partout visibles. Un signe réjouissant de l'esprit et de l'attitude de nos gens est aussi la pratique d'exercices physiques sains qui s'est également accrue de manière frappante. Des compétitions de football régulières, des appareils de gymnastique, des pistes de bowling et d'autres choses encore servent à cela. De nombreuses fêtes sportives se sont déroulées de manière magnifique, à l'arrière du front, au cours de l'été, où l'on a pu s'étonner du niveau des performances et de la richesse de ce qui était proposé.Les heures de repos des soldats au camp sont occupées par des activités et des divertissements variés.

En premier lieu, il y a la charge de lecture, qui se fait sentir de manière inhabituelle pendant la guerre de position. Des bibliothèques soigneusement constituées, souvent offertes par la patrie, fournissent une matière abondante, des salles de lecture offrent des espaces de séjour appropriés, également nécessaires à l'écriture des lettres. Les rapports quotidiens publiés par le commandement de l'armée allemande et les cartes fournissent des informations continues sur les événements de la guerre, qui sont suivis avec enthousiasme.La presse, toujours disponible, propose une sélection complète des grands quotidiens, ainsi que tous les journaux illustrés et livres de divertissement populaires. Le visiteur venu de son pays natal serait sans doute étonné de lire, par exemple, l'édition du matin de la Kölnische-Volks- et Frankfurter Zeitung le même jour. Le fait qu'il n'est pas rare qu'un seul bataillon soit présent dans le camp et que le journal rapporte en moyenne 40 marks par jour témoigne de l'engouement pour la lecture.


Les activités artistiques et artisanales dont il a souvent été question se manifestent partout, dans les installations décoratives et dans les bâtiments administratifs. Les soldats allemands sont très bien équipés, avec de beaux types d'abris, de cabanes, de maisons en rondins, jusqu'aux quartiers de régiment à deux étages, aux casinos des officiers et aux temples de la musique. Tout témoigne du bon goût et du besoin allemand de se faire plaisir et de se sentir bien, même en campagne.Bien qu'elle ait été construite de manière "improvisée", un tel camp pour soldats a tout pour être une cité très accueillante.
Source : Kriegs-Zeitung, 16 octobre 1915
Traduit de l'allemand par Claude Herrgott