Le Ministre de la Guerre à Montreux Vieux et Dannemarie

Il visite l'école et apporte aux élèves le fidèle souvenir des enfants de France. Les petits Alsaciens chantent la Marseillaise.

Le Ministre de la Guerre s'est rendu récemment en Alsace. Le premier, depuis l'Année terrible, il visitait, en tant que membre du gouvernement, la province perdue. Ce n'est pas sans émotion que, le 27 novembre 1914, vers neuf heures du matin, après avoir inspecté en compagnie du gouverneur de Belfort, quelques-uns des ouvrages de la forteresse, le ministre de la guerre franchit, entre Foussemagne et Chavannes-sur-l'Etang, la ligne, qui, pendant près d'un demi-siècle, marqua l'ancienne frontière.

Bien qu'on fût "en campagne", dans la grande rue de Montreux-Vieux, des troupiers, immobiles comme à le parade, rendaient les honneurs; leurs clairons sonnaient "Aux champs !".

Le gouverneur de Belfort guida le ministre vers la salle d'école. A leur entrée, une centaine d'enfants de tout âge, se levèrent d'un même élan et, d'une même voix, entonnèrent la Marseillaise. Debout devant la chaire, leur maître, un caporal d'infanterie, les surveillait et donnait la cadence; au fond, dans les couloirs, sur les marches de la porte et jusque dans la rue, les vieux qui n'avaient pas oublié accompagnaient les enfants.

Une émotion indicible étreignait l'assistance et les larmes, lentement, coulaient sur les joues fraîches comme dans les barbes grises. "Aux armes citoyens !" reprenaient les voix enfantines, et, tandis que le chant de nos pères, franchissant les murs de la salle de classe, roulait sur la campagne, chacun, du fond de son coeur, adressait un hommage de gratitude émue aux vaillants qui dorment à Uffholtz, à Cernay, à Aspach, à Dornach, à Flaxlanden, à Zillisheim et là, tout près, à Montreux-Vieux, car c'est leur sacrifice qui permettait la joie de cette inoubliable scène.

Dans le profond silence qui succéda à l'hymne national, le ministre de la guerre, vainquant avec peine son émotion exprima en quelques paroles sobres les tristesses dont souffrirent les coeurs français pendant ces quarante-quatre dernières années, et aussi la fierté qu'éprouve aujourd'hui la France en songeant à la libération prochaine et totale de la vieille Alsace : il dit aux petits de cette province le fidèle souvenir des enfants de France, et, lorsqu'il quitta Montreux, il emportait l'impérissable souvenir d'"une première leçon de français", heureuse et symbolique contre-partie du conte de Daudet.

Par Valdieu et Retzwiller, le ministre de la guerre gagna Dannemarie. Les maisons étaient pavoisées; à toutes les fenêtres se déployaient les couleurs rouges et blanches d'Alsace et dans les rues, de petits bonshommes de Hansi, aux têtes blondes, aux cheveux bouclés, ouvraient bien grands leurs yeux bleus pour mieux voir le représentant de l'armée française.

Aux embranchements des routes, on pouvait lire :

Il avait suffi, en effet, de retourner les plaques routières pour retrouver les anciennes indications en français.

Après un court arrêt à l'Hôtel de ville, le ministre de la guerre s'est rendu à l'est de Dannemarie, jusqu'à la Tuilerie, pour visiter les tranchées et faire un tour d'horizon dans la plaine boisée qui mène vers Huningue, Altkirch, Mulhouse, Colmar, vers Strasbourg.

Au nord, on distinguait mal la crête embrumée des Vosges; entre les bois noirs, les clochers découpaient leur silhouette sur le ciel gris; les cloches se répondaient à travers la plaine couverte de neige; et dans les tranchées, où l'on est aujourd'hui face à face, le grand drame se continuait sans trêve...

Le ministre de la guerre est rentré à Belfort par Manspach et Magny - village où fut assassiné l'enfant au fusil de bois- la vallée de la Largue et Delle.

Et l'auto qui l'emportait était déjà bien loin vers l'intérieur, que résonnait encore à ses oreilles le chant de Rouget de Lisle, la "Marseillaise", de 1792, née à Strasbourg et chantée à nouveau en l'an 1914 par les enfants de l'Alsace...

Source : Bulletin des Armées de la République, 5 décembre 1914.