Souvenirs D'un Alsacien (1870-1914) - Mardi 25 Août 1914

Le drapeau tricolore flotte en Alsace-Lorraine; les nations opprimées tressaillent d'espérance; le monde va renaître à la liberté et à la fraternité.
Nos opérations militaires se poursuivent régulièrement, d'après un plan méthodique.


Quel contraste avec 1870 ! j'étais alors à Strasbourg, garçon de quatorze ans, élevé dans l'amour Passionné de la France et de la Révolution, par un père ancien soldat; mon frère, plus âgé que moi de treize ans, s'était engagé à dix sept ans et était revenu en Alsace, après son temps de service. Nous croyions alors la France invincible !


Les motifs de la guerre de 1870 nous parurent obscurs et futiles. Nous vîmes arriver à Strasbourg, dans un désordre pittoresque, la belle armée d'Afrique; nous vîmes les soldats de la ligne errer dans les rues, sans vivres et sans direction, recueillis et nourris par les habitants; nous vîmes enfin des mobiles gauches et inquiets qui n'avaient jamais tenu un fusil; les équipages des canonnières destinées au Rhin attendaient qu'elles fussent mises à flot.
Un soir, nous entendîmes de grosses détonations : les Badois faisaient sauter la première arche du pont du Rhin, par Craine d'une offensive française, qui ne put jamais se produire. Ce furent les Allemands qui prirent l'offensive.


Strasbourg assiégé avait une faible garnison de fortune, dont les meilleurs éléments étaient les marins destinés à la flottille du Rhin. Le bombardement commença le 15 août. par ordre du gouverneur militaire, on disposa, à chaque étage des maisons, des réservoirs d'eau pour prévenir les incendies. Les Allemands pensaient épouvanter la population et la pousser à demander la capitulation. C'était mal connaître les Alsaciens. Les assiégeants ne réussirent qu'à exciter lur colère. Chaque matin, on allait par la ville, voir les dégâts causés par les obus, les maisons trouées ou incendiée. Plusieurs fois notre maison fut atteinte. Partout on montait au grenier immédiatement après l'explosion pour essayer d'éteindre les commencements d'incendie. Les Allemands, avertis, firent de nombreuses victimes en envoyant, coup sur coup deux obus au même point; on prit alors l'habitude de ne monter qu'après le deuxième coup. les faubourgs furent détruits par les femmes; la croix de la flèche de la cathédrale fut atteinte; une nuit, la charpente de la cathédrale brûla. Néanmoins, personne ne songea à se rendre et quand, le 27 septembre 1870, le drapeau blanc fut hissé, les femmes et les enfants déclarèrent en pleurant préférer le bombardement à la capitulation. Mon frère, qui s'était engagé pendant le siège, réussit à sortir de la ville et gagna, par le col de Saales, la France où il reprit du service.


Après l'occupation, les mauvaises nouvelles, encore exagérées par les vainqueurs, nous accablèrent. Puis vinrent les évènements les plus tristes de tous : l'élection des derniers députés d'Alsace-Lorraine,, leur protestation à l'Assemblée Nationale contre l'annexion, l'arrachement brutal des deux provinces à la France et les séparations douloureuses qui déchirèrent alors toutes les familles alsaciennes ou lorraines. On ne saurait dire quels furent ceux des annexés qui firent le sacrifice le plus grand et le plus utile : ceux qui partirent ou ceux qui restèrent.


Mon frère, revenu à Strasbourg après la paix, poussé à de généreuses imprudences par son ardent amour de la France et par son désir de hâter l'heure de la justice immanente, fût arrêté par les Allemands et condamné à un an de prison et à neuf ans de forteresse. Sa santé s'altérant gravement, sa peine fut interrompue après neuf ans de détention, une année avant le terme régulier. Mais ni la liberté relative, ni l'air natal ne purent le rétablir : il mourut après de longs jours d'une cruelle maladie.


Tels sont, brièvement résumés, les souvenirs d'un Alsacien.
Dans chaque famille d'Alsace-Lorraine, des souvenirs analogues se sont transmis, des souffrances aussi cruelles ont été supportées; partout de courageuses victimes se sont offertes pour hâter l'heure de la libération que vont apporter les soldats des armées de la République, les dignes descendants des héros de Valmy.


Paul Appell, Président de l'Institut de France.
Bulletin des Armées de la République, 25 août 1914.


L'ALSACE FRANÇAISE
25 avril 1915

En 1789, l'Alsace était française de cœur ; il lui restait encore à fusionner avec la nation. L'ancien régime, à partir du jour où il s'était décidé à réunir le pays à la France, y avait introduit les éléments qui devaient assurer la domination du roi et dont j'ai nommé comme les plus importants l'intendance et le conseil souverain ; mais il avait scrupuleusement maintenu les constitutions locales. Le bourgeois et le paysan pouvaient donc n'apercevoir aucun changement, puisqu'ils continuaient, comme par le passé, à être soumis à l'autorité du petit territoire ou de la petite république dont ils faisaient partie. Le régime français a respecté notre passé et, méprisant les succès passagers que la force pouvait lui procurer, a préféré s'imposer par l'effet de ses bienfaits. Il a laissé agir le temps, aussi a-t-il travaillé pour des siècles.


Avec la disparition de la province d'Alsace, avec l'abolition des anciennes institutions féodales, la Révolution amena la fusion complète du peuple alsacien avec la nation française. Le principe de la République une et indivisible n'avait nulie part un sens plus précis, une portée plus grande que sur les bords du Rhin où, devant l'esprit patriotique de la population, disparaissaient la différence de langage et le particularisme de certaines manières de vivre. Le 5 août 1789, Reubell déclara à la tribune : « Au moment où chaque province sacrifie ses privilèges, il y a peu de mérite pour nous à le faire, car cela signifie que nous nous unissons plus étroitement aux Français, et ce nom est le plus beau qu'on puisse porter ».


Dans une ville d'ardent patriotisme comme Stras bourg, on devait mieux sentir qu'ailleurs les titres que la Révolution avait acquis à notre attachement. Lorsque le maire Dietrich de Strasbourg demanda à Rouget de l'Isle de donner aux sentiments de l'Alsace une formule qui pût servir de chant de guerre à l'armée du Rhin, mon pays paya sa dette à la République : il lui offrit la Marseillaise.


L'époque qui se passa entre le premier Empire et l'annexion allemande fut une période de prospérité matérielle et morale. Ayant complètement fusionné avec la nation, l'Allemagne prit part par ses classes cultivées à la vie intellectuelle de la France; elle avait adopé la vie mondaine française et ne se distinguait en rien des autres départements, sauf dans les classes populaires qui avaient encore conservé l'usage du dialecte, mais s'en détachaient de plus en plus. Le grand essor pris par l'industrie du pays, de riches ré coltes dans les plaines et dans le vignoble avaient donné à l'Alsace d'avant l'annexion ce bien-être plantureux et cette joie de vivie dont parlent les contes d'Erckmann-Chatrian. Lorsque tout cela changea d'un coup, il nous resta le souvenir d'un paradis perdu.


Ce paradis que nous avions perdu sans notre faute, nous attendrons patiemment qu'il nous soit rouvert par une sanglante rédemption. La conquête morale de l'Alsace avait été complète et définitive. Si la France, après son travail séculaire sur les bords du Rhin, avait définitivement renoncé à reprendre son bien, elle aurait renié les traditions de son histoire et signé elle-même sa déchéance parmi les nations. La France ne pouvait pas oublier que l'Alsace avait été sacrifiée, qu'elle avait été abandonnée au vainqueur comme une rançon pour que la France pût vivre et se relever.


Cette conviction nous a donné une confiance qui n'a pas été déçue. La fidélité réciproque dans le malheur a été le dernier lien qui a couronné la conquête morale de l'Alsace par la France. Entre la France et l'Alsace, il y avait un engagement d'honneur, un lien d'amour qui a survécu à toutes les épreuves. Nous sommes fiers de pouvoir affirmer notre attachement à la France, au jour du rétour, tel que Gambetta l'avait formulé dans la promesse du jour des adieux à Bordeaux :


« Vos frères d'Alsace et de Lorraine, momentanément séparés de la patrie commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection fliale jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »
Paul-Albert Hermer.


Kriegs Berichte, 25 avril 1915